Se remettre au monde

RespectRespecter, ce n’est pas s’incliner devant la loi, mais devant un être qui me commande une œuvre. Mais pour que ce commandement ne comporte aucune humiliation – qui m’enlèverait la possibilité même de respecter -, le commandement que je reçois doit être aussi le commandement de commander celui qui me commande. Il consiste à commander à un être de me commander. Cette référence d’un commandement à un commandement, c’est le fait de dire Nous, de constituer un parti. Par cette référence d’un commandement à l’autre, Nous n’est pas le pluriel de Je.

Emmanuel Levinas

Quelle est la limite du respect dans la rencontre qui nous lie à l’autre ?

Cette question se pose tout particulièrement au cœur de l’accompagnement car accompagner et être accompagné c’est pour chacun accepter la possibilité d’une triple rencontre. Rencontrer l’autre, certes, dans ce qu’il a d’unique, de différent, de passionnant et d’intriguant. Se rencontrer soi également, dans la résonance plus familière de ce en quoi nous nous ressemblons, du moins en apparence. Mais c’est aussi, surtout, la rencontre d’un « Nous » qui n’existait pas l’instant d’avant – une réalité co-construite qui impose un respect mutuel.

Dès ses premiers mots, à peine s’est-elle installée en face de moi, elle place pour elle la limite de la relation : « Je ne sais pas ce que je fais là. De toutes façons vous n’allez pas pouvoir m’aider !  »

Jusqu’à quel point notre relation sera-t-elle fidèle à sa prédiction ?

Ce n’est pas tant que je cherche à la contredire. J’ai appris, au fil des accompagnements, à suspendre mon envie d’aider, de rêver l’autre plus heureux, serein ou rayonnant qu’il ne sait s’imaginer lui même. Qui suis-je en effet pour désirer cela à sa placer ?

Sur ce point, je suis prêt à lui donner raison.

« – Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
– J’ai tout essayé avant vous. Je ne vois pas en quoi cela pourra être différent…  »

Il se tisse là, entre nous déjà, un jeu qui dépasse le simple champ de l’aide et de ma compétence : J’entends son dépit comme un appel à faire sa place au vide dans notre lien naissant. En me mettant au défi de parvenir à lui être « utile », elle me fait commandement de ma propre inutilité.

Respirations partagées dans l’entre deux de nos regards. Je souris.

Au fond, sil n’y plus a rien à faire, alors tout est possible. Car je ne peux rien d’autre pour elle, dans tous les cas, que ma présence dans ce qui déplie au cœur de ce moment. En respectant la limite qu’elle me fixe, je lui fais à mon tour commandement d’une expérience nouvelle – Celle d’un « Nous » qui au fil de l’accompagnement, de souffrances en combats, de résonances en actions, d’espoirs en célébrations partagées l’aidera à se remettre au monde…