Nouvelle année : le vrai faux-problème des mauvaises bonnes résolutions

2015Petite tranche de réalité-fiction dont les ressemblances seraient purement fortuites :

Minuit passée, dans la nuit du premier janvier. D’un « 5, 4, 3, 2, 1, Bonané » votre hôte de réveillon a libéré la liesse à l’approche du dessert. Vous vous précipitez vers votre meilleure amie Rita (prénom non contractuel) pour l’embrasser et lui souhaiter tout le meilleur.

« Et toi, qu’est-ce qu’on te souhaite pour cette nouvelle année ?
– Dix kilos de moins », lui répondez-vous, sans trop avoir réfléchi. On ne réfléchit jamais assez pour dire ce genre de choses. C’est dans l’air, c’est sorti tout seul.
« Ça ne pourra pas te faire de mal », réplique-t-elle avec un sourire complice. Ça aussi, c’est sorti tout seul. De toute évidence, vous en avez vraiment besoin.

Et puis c’est trop tard à présent. Les mots ont été prononcés, vous ne pouvez plus les reprendre. Il va vous falloir honorer vos bonnes résolutions naissantes : manger plus sain, faire du sport, arrêter de fumer, boire moins d’alcool, reléguer la télévision au sous-sol, lire des livres, prendre soin de vous, changer de job, trier vos déchets, commencer à vous intéresser à l’écologie et à la politique… La liste est potentiellement infinie des « changements essentiels » que nous nous jurons de mener à bien autour du passage rituel de la nouvelle année.

Un renouveau prometteur ?

Il faut dire que nous sommes avides de fresh starts, ces renouveaux prometteurs que les hasards du calendrier grégorien mettent chaque année sur notre chemin. Oubliée 2014, ses renoncements, ses évitements, ses peines, ses promesses non abouties… 2015 sera forcément différente ! C’est votre horoscope qui le dit.

Pour vous assurer pleinement que cette année sera la bonne, et que vos dix kilos de trop ne survivront pas à votre nouvelle puissance, vous pourrez décider alors de prendre un coach. Ça aussi, c’est dans l’air du temps.

Vous rencontrez l’intéressé(e), précieusement sélectionné(e) sur internet pour la qualité d’engagement de son site. Et vous vous dites dès les premières minutes que « ça va le faire ».  C’est un(e) professionnel(le), et il/elle vous explique que vous avez en vous toutes les ressources pour changer. Il/elle sait de quoi il/elle parle, c’est son métier. Il/elle n’est pas payé(e) pour ne pas vous dire la vérité (d’autant que vous n’avez pas encore formellement décidé de « faire un travail » avec lui/elle).

« Mais cela ne va pas se faire tout seul » insiste-t-il/elle. « Changer c’est difficile. Cela peut demander un effort. »

Tout allait si bien jusque là. Pourquoi fallait-il ajouter ce mot ? Voilà qu’à présent le doute, compagnon familier de l’année écoulée, vous saisit à nouveau. Il faut dire que les statistiques sont contre vous. En 2008, selon une étude publiée dans le Guardian par le professeur de psychologie Richard Wiseman, seuls 22% des 700 personnes interrogées déclaraient avoir réalisé les objectifs qu’il s’étaient fixés en début d’année. Beaucoup d’appelés et peu d’élus…

Ou juste un peu plus de la même chose ?

Et pourtant, malgré l’écrasante évidence de nos expériences passées, nous nous soumettons chaque année au même exercice, nous promettant qu’enfin nous y arriverons. Et puis l’année passe, avec son lot de surprises, de rebondissements, de difficultés et de lassitudes et nous parvenons au même résultat. Comment pourrait-il en être autrement ? Comme nous le rappelle Albert Einstein, en toute relativité, « la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ».

Le réflexe « téléologique » qui consiste à se donner des buts à atteindre est un réflexe de civilisation. C’est dans l’affirmation de notre puissance de volonté que nous sommes nés à nous-mêmes en tant que sujet, individu autonome apte à décider seul de sa propre existence. Mais c’est aussi notre talon d’Achille, le fondement même qui rend si difficile, parfois même douloureux, la cohabitation avec notre ombre, cette autre partie de nous qui nous semble faire défaut à notre potentiel, miner notre détermination et empêcher ainsi l’aboutissement de nos rêves. La « solution » qui consiste à vouloir plus, encore, d’autre chose, au risque de souffrir de n’être jamais « assez bien » est devenue une partie du problème.

Dans Les transformations silencieuses, le sinologue François Jullien nous en propose une alternative :

Au lieu d’avoir la prétention d’« agir », mais aussi de devoir risquer, d’avoir à affronter, de s’user, cet épiphénomène de l’action ayant tout compte fait si peu d’effet, « transformez » donc comme la nature. Mais bien sûr, comme c’est « tout » qui peu à peu, sous cet effet d’ambiance, s’en trouve modifié, du proche au lointain, nous n’en discernons rien et par suite nous n’aurons rien à en décrire, à raconter. On ne vous célébrera pas. Pas de saga ou d’épopée. Pour autant, cette discrète influence se distillant de jour en jour n’est-elle pas plus efficace en définitive, nous répètent à satiété les Lettrés chinois, que tout ce forçage et grand tapage fait à coups d’actions héroïques et de prescription de Salut ?

Dans la même étude du professeur Richard Wiseman citée plus haut, celui-ci souligne que plus de 70% des personnes interrogées s’étant donné comme seul objectif de « profiter davantage de la vie » déclaraient avoir tenu leur résolution, à leur plus grand bonheur sans doute.

Cultivez l’influence discrète dans votre quotidien

Que pouvez-vous pouvoir souhaiter, en cette nouvelle année, qui plutôt que d’alimenter la spirale destructive de l’insuffisance vienne nourrir l’élan quotidien de l’influence dans votre vie ?

Quels besoins essentiels vous donnerez-vous à satisfaire ainsi, dans le mouvement discret des jours vécus à part entière ?

  • L’autonomie d’une vie vécue dans l’affirmation de vous-même, de votre singularité ?
  • La célébration de chaque instant partagé avec vos proches, des êtres chers ?
  • La réaffirmation de votre intégrité, dans vos choix de vie, vos valeurs, votre authenticité ?
  • L’appréciation de votre appartenance au monde, à une famille, une communauté ?
  • La quête d’un sens profond à votre présence ici et maintenant, dans le lien intime à ce qui vous entoure ?
  • Le ressourcement dans chaque acte essentiel de votre quotidien, votre bien être, l’expression du meilleur de la vie en vous ?
  • La jouissance pleine et entière de ce qui vous fait vivre, vous abrite, vous nourrit, vous protège ?
  • L’accession au sentiment de transcendance, dans votre appréciation de la beauté du monde ou dans votre vie spirituelle ?

Il y a tant à souhaiter pour vous même et pour ceux qui vous sont chers, qui puisse trouver sa place dans votre quotidien.

Ce sont tous ces satisfactions essentielles là que je vous souhaite en cette nouvelle année.

Pour une belle et heureuse année 2015…