Accueillir la différence (sexuelle) en entreprise, entre burnout et coming-out ?

Il y a un mois à peine, nous étions tous Charlie. Dans une lecture optimiste de l’histoire, le 11 janvier 2015 aura marqué la réaffirmation par un peuple, voir peut être par une civilisation tout entière de sa valeur fondamentale : La liberté d’expression.

Pourtant, quelques à peine auparavant, ce n’était pas dans un sentiment d’union nationale que les Français se réunissaient dans la rue, les uns pour défendre le mariage pour tous, les autres pour protester dans la manif pour tous.

Dans tous ces « TOUS », je tousse…

Car au delà du fantasme bien légitime au lendemain du choc de nos valeurs universelles se pose la question de notre cohérence. Cette liberté d’être soi, de se dire tel qu’on est à ses pairs dans ses convictions comme dans ses identités, est-elle vraiment vécue ou n’est-elle qu’une valeur de façade ?
masculinfemininPour tenter d’y répondre depuis ma propre pratique d’accompagnant, je voulais m’ouvrir à un sujet qui me laisse moi aussi dans la plus totale perplexité : L’expression de la différence sexuelle, telle que j’en ai été le témoin et plus ponctuellement l’acteur, dans le monde de l’entreprise.

Le sujet en effet ne semble plus faire débat sur la place publique. Nous pensons savoir qui nous sommes et nous pouvons l’affirmer devant nos amis, et nos proches « sans peurs et sans reproches », pour la plupart d’entre nous. Je me vois moi même comme un homme hétéro-célibataire, que la question a travaillé et qui reconnaît dans sa « sensibilité féminine » non pas l’expression d’un trouble mais la célébration d’une différence singulière. J’ose d’autant plus le dire, que cette différence affirmée me place dans la norme…

L’exercice s’avère moins facile pour ceux qui sortent précisément de cette norme, d’autant plus quand l’expression nous place dans des organisations grandes ou petites qui se placent dans cet entre-deux entre espace public et lieu privé.

Nos différences réelles s’expriment-elles là avec la même liberté ?

Je me  souviens avec émotion de cet homme qu’en d’autres temps je n’ai pas su aider. Agité par la perspective de devoir animer des réunions professionnelles devant un public d’hommes, il me lâche au détour d’une séance sa peur « qu’ils le captent ». Naïvement j’ai creusé cette expression insolite : Derrière les apparences d’une vie de famille ordinaire – entendez par là le triptyque un homme, une femme et un enfant – il s’était « abandonné » depuis plusieurs mois à « la honte » de pulsions homosexuelles. Et c’est un univers de souffrance qui fit soudain irruption dans l’accompagnement, par cette part intime de sa vie qui ne trouvait sa place que dans le refoulement sordide d’un backroom.

Au delà de cette situation qui n’est hélas pas si singulière, je garde surtout la mémoire du sentiment d’embarras qui me saisit. N’est-ce pas ce même embarras  qui s’empare souvent du manager d’équipe confronté sans préavis à la différence ?

Au détour de l’excellent ouvrage d’Eva Matesanz L’Art du lien  (éditions Kawa), je redécouvre les trois degrés de la relation formalisés par le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Trois degrés auxquels j’ajoute un degré Zéro pour graduer notre capacités à recevoir l’expression de l’autre dans sa différence  avec empathie :

  1. Le déni ou l’empathie absente qui, vue de la petite fenêtre de mon vécu, semble encore dominer de nombreux environnements professionnels que j’ai pu croiser. La différence n’y est tout simplement pas concevable, pas acceptable comme une réalité « saine ». Alors elle ne se dit pas, elle se cache comme un secret de Polichinelle. Tout le monde le sait, à couvert, mais il vaut mieux fermer les yeux – Gare à celui qui viendrait nous confronter de sa différence !
    Dans mon passé de RH je me souviens de cet échange en Angleterre avec une collègue qui présentait comme un progrès le fait que la politique employeur de l’entreprise relative aux congés parentaux soit désormais accessible via internet. Je m’étonnais de voir ici un progrès pour la diversité jusqu’à ce qu’elle me donne pour exemple le risque pour des parents de même sexe de dévoiler leur homosexualité en consultant ces conditions sur leur lieu de travail.
    Cette même peur d’être vu(e) est celle qui parfois peut mener l’autre, celui ou celle dont nous partageons l’open space, à se pousser jusqu’au burnout, par le déni intériorisé de ce qu’il est. C’est ce qui marquait cet homme qui avait poussé la porte de mon bureau.
  2. L’identification ou l’empathie directe qui nous amène à accepter ou tout du moins de tolérer l’autre dans sa différence. Souvent, cette tolérance s’applique mieux dans un ailleurs : Une autre équipe, une autre entité. Cela ne nous concerne que de façon assez lointaine. Tout est question de relativité. Que se passe-t-il alors lorsque la différence se rapproche, lorsqu’elle vient se placer dans le champ de nos relations familières, au quotidien ?
    Le risque, à ce stade, c’est de n’accepter l’autre qu’à demi mot. Nous comprenons bien qu’il est différent et « après tout, ça nous va ». Nous pouvons nous mettre à sa place, telle que nous la projetons, mais nous restons quelques part dans notre quant à soi. Dans la relation, nous nous maintenons à distance ou dans la superficialité, pourvu que cela ne change rien pour nous. Je suis, tu es, chaque chose à sa place et les vaches seront bien gardées…
  3. La reconnaissance ou l’empathie réciproque permet d’aller un pas plus loin, de dépasser nos représentations et d’établir avec l’autre un dialogue où nous lui reconnaissons le droit de s’estimer, d’avoir raison dans sa différence, d’aimer et d’être aimé pour cela. L’autre, prend ici sa dimension d’altérité : Il est plus qu’une projection de notre tolérance, mais un être qui comme nous existe dans sa complexité et sa singularité. A l’acceptation s’ajoute la curiosité et l’accueil : Non seulement je peux me mettre à sa place, mais je découvre dans une intimité partagée qu’elle est bien plus que l’idée que je m’en faisais. Elle ne me met pas en danger, mais enrichit au contraire ma vision du monde. C’est ici qu’émerge vraiment un accueil de la diversité.
  4. L’intersubjectivité  ou l’empathie extimisante, enfin, ou l’autre non seulement enrichit mon univers, mais m’apprend aussi par sa différence et son authenticité à redécouvrir qui je suis. C’est peut-être là la plus grande peur que nous portons quand nous nous renvoyons à notre identité sexuelle : Par sa différence, sil choisit de l’exprimer, l’autre peut aussi m’amener à me révéler à moi-même ma propre différence. Ce n’est pas juste l’univers qui change, mais mon identité profonde au sein de cet univers qui peut s’en trouver bouleversée. Il n’est pas étonnant de ce fait qu’une part de nous résiste encore et se raccroche à quelques certitudes aimées et familières. Il faut du temps, de la douceur, de la confiance et de la force pour pouvoir accueillir pleinement l’autre en soi, dans ce qu’il porte par sa différence de notre part d’ombre.

Entre déni et intersubjectivité il y a donc tout le jeu qui nous mène entre le burnout et le coming-out – Car se reconnaître banalement hétéro à la fois attiré et intrigué par le mystère féminin et sensible néanmoins à la camaraderie masculine relève aussi d’un coming-out si cette reconnaissance passe par un rapport d’intimité à soi-même et à l’autre. C’est ce jeu là que j’ai aussi le bonheur d’accompagner parfois en séance…