Je suis…ce dont je me défends

Complotisme, stigmatisation de la communauté musulmane, recherches auto-culpabilisante des causes de la violence dans la misère moderne des cités, amalgames racistes divers sous fond de refus de la « barbarie », lectures simplistes et orientées de l’histoire moderne, mises en garde contre les détournements politiques à des sécuritaires,  proclamations de la guerre civile à venir et de la guerre de civilisation en cours… après quelques jours « d’union nationale » face à l’intolérable, nous avons retrouvé de toute évidence les cacophonies familières du vaisseau France.

A présent que l’unité d’un « Je suis Charlie » de 3,7 millions de citoyens s’efface en fondu enchaîné, les expressions singulières se multiplient en effet dans la plus grande confusion sur les réseaux sociaux, dans les médias et au cœur des discussions privées. A l’émotion indiscutable de ce moment d’histoire où « la France – centre du monde – a dit Non » se substituent à présent des réactions bien plus diverses. Au risque de déplaire aux plus optimistes d’entre nous, c’est peut-être maintenant que la marche citoyenne commence vraiment.

La France dans la rue certes, mais dans quel sens ?

J’ai vécu pour ma part les événements à distance, depuis Valence où je prenais part à un séminaire d’indépendants engagés autour du projet collectif de La Voie des Hommes. De détails en détails via les réseaux sociaux, la nouvelle a fait son chemin dans le groupe. Progressivement, le doute et l’inquiétude ont fait place au silence. Et puis des noms sont tombés. Les visages se sont serrés autour de larmes de rage retenues. Nous n’avons pas travaillé cet après-midi là. Nous ne pouvions pas. Le monde que nous partagions vivait une rupture et nous l’avions rejoint dans la consternation.

Un monde en rupture

Certains sont partis marcher seuls, d’autres se relier à leurs proches ou tout simplement libérer leurs larmes. Quelques uns, dont je faisais partie, ont préféré le réconfort de la parole. Tous, à notre manière, nous faisions l’expérience intime de la douleur avec dignité et justesse.

Et puis les jours ont poursuivi leur cours. Les recherches, les interventions de la police jusqu’aux assauts finaux. Et la perspective annoncée d’un moment cathartique pour la nation toute entière par delà même ses frontières. L’espoir de se tenir ensemble le temps d’une marche symbolique pour faire face et nous prouver ne serait-ce que quelques heures qu’un monde différent est possible, que nous sommes assez nombreux pour le souhaiter.

Au delà de ce moment de réconfort et d’émotion, chacun est alors reparti chez lui. Et les voix déjà dissonantes qui s’exprimaient au cœur de l’unité se sont faites plus distinctes. En une semaine à peine, l’union était consommée.

Un passage vers le monde d’après

Nous voilà donc chacun avec ce qu’il reste en nous de ce que ces événements ont mis en branle. La marche républicaine n’a rien résolu. Elle n’était pas là pour ça. Elle n’était par elle même qu’un passage de plus vers le monde d’après.

Au cœur de la crise, des mots de Shakespeare me revenaient en boucle. Des mots issus de Macbeth qui ont pris pour moi, ici, tout leur sens :

Il m’a semblé entendre une voix crier : « Ne dors plus ! Macbeth a tué le sommeil » Le sommeil innocent, le sommeil qui démêle l’écheveau embrouillé du souci, le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du labeur douloureux, baume des âmes blessées, second service de la grande nature, aliment suprême du banquet de la vie.

On a tué le sommeil. Je reconnais par cette phrase l’étendue de la blessure et de la confusion que ces jours ont réveillé en moi. Il me semble ressentir toute les incohérences et les fractures de cette société plurielle à laquelle j’appartiens, et mon envie de croire encore à cette idée d’une communauté partagée qui tient tant bien que mal. On a tué le sommeil innocent de cette croyance : Nous ne vivons pas en harmonie les uns avec les autres par la force des choses mais par la volonté que nous mettons à composer ensemble un espace public partagé.

Quand nos angoisses se disent…

C’est de cette blessure que je me relie aux réactions les plus vives qui semblent à présent émerger dans le débat public. Je postule donc l’hypothèse que les cristallisations qui sont exprimées à présent vers l’extérieur – multiplications d’actes et de propos agressifs à l’encontre de la communauté musulmane, rituels d’auto-critique compatissantes auxquels se soumet une partie de nos élites intellectuelles, proclamations de solutions sociales ou politiques radicales sur fond de sécurité – sont pour grande part la marque des défenses naturelles que nous mobilisons face à nos propres angoisses. Aussi, si nous voulons continuer à vivre en « république », il ne suffira pas d’une marche dominicale dans la foule d’un 11 janvier : Il nous revient de balayer devant nos propres portes – celles de nos consciences individuelles…

Pour contribuer à cet examen de conscience et me l’appliquer à moi même je souhaitais donc partager quelques liens que je n’ai pu m’empêcher de faire entre des opinions récemment rencontrées sur la toile ou dans mes conversations quotidiennes et nos principaux mécanismes de défense. Puissiez-vous y trouver matière à alimenter vos propres réflexions, ou à défaut de vous agacer suffisamment bien sur mon propos pour vous en sentir plus soulagés.

Je reprendrai ici les 8 mécanismes de défense de base énoncés par R. Plutchick (1995) ainsi que les 8 processus de « coping » (stratégies pour « faire face ») qui leur sont associés :

Réaction ou opinion constatée Mécanisme de défense mobilisé Processus de coping  mobilisable
« Je ne sors plus de chez moi ! La France est aussi dangereuse que l’Afghanistan… »
Cf. reportage de Fox News sur les No Go Zones à Paris
Refoulement / Isolation
J’exclue une idée/émotion pour éviter le conflit
Évitement
Si vous vivez dans un endroit paisible, ce qui est le cas pour la plupart, arrêtez-vous simplement de penser aux quartiers « sensibles »…
« Ce n’était que l’acte isolé de trois malades mentaux alors pourquoi en faire un fait de société ? » Déni
Je ne prends pas conscience d’événements ou de sentiments pénibles à reconnaître
Minimisation
Si l’on sent tient aux statistiques, le monde est quand même beaucoup plus sûr qu’il y a trente ans…
« Si Hollande avait été un bon président… »
« C’est la faute à Schengen tout ça »
« Je suis écœuré par la récupération politique… »
Déplacement
Je décharge mes émotions sur des objets / animaux /personnes perçus comme moins dangereux
Substitution
Un temps de méditation pour prendre conscience de votre colère ou de sport pour l’évacuer ne seront que bénéfiques.
« Ça me donne des envies de meurtre… »
« Il faudrait rétablir la peine de mort pour ces gens là. »
Régression / passage à l’acte
Je me replie sous l’effet du stress sur des actes primaires ou immatures
Recherche de soutien social
Retrouvez un peu de douceur auprès des vôtres, en commençant par éteindre la télévision…
 « Il n’y a qu’a envoyer l’armée dans les banlieues. » Compensation/Fantasme
Je surinvestis une zone de force pour compenser une faiblesse supposée ou réelle
Remplacement
Et si nous employons nos force à résoudre les faiblesses de la situation plutôt qu’à cacher nos propres faiblesses ?
 « Nous avons créé le problème en ne donnant pas de place à ces jeunes dans notre société. »
« Nous payons le prix de la politique internationale de la France en Lybie, en Irak et en Syrie. »
Intellectualisation / Annulation
Je cherche à contrôler mes émotions et mes impulsions en leur substituant une interprétation rationnelle de la situations
Recherche d’information
Quels éléments concrets attestent réellement des liens de cause à effet que nous faisons ? Quels contre-exemples existent par ailleurs ? Si par exemple les explications liées à la misère sociale étaient suffisantes pour tout justifier, comment expliquer que dans des conditions similaires d’autres personnes puissent faire des choix différents ?
 « L’Islam est une religion dangereuse. »
« Ils n’avaient qu’à pas insulter le prophète… »
Projection
J’attribue à un autre (un individu, un groupe social ou culturel) des intentions ou des traits de personnalité qui sont émotionnellement inacceptables.
Rejeter la responsabilité sur les autres
A défaut de leur attribuer des caractéristiques définitives, nous pouvons toujours attribuer à l’autre ou au système la responsabilité de ce qui nous pèse sans le rejeter pour autant. On peut détester la faute, sans détester le fauteur. C’est insuffisant mais c’est un premier pas en dehors de la spirale de la haine…
 « Il faut les comprendre, ils ont eu une enfance malheureuse. » Formation réactionnelle
Je choisis une attitude exagérément opposée aux sentiments ou désirs agressifs qui me sont intolérables.
Renversement
« Souris puisque c’est grave » nous proposait Alain Chamfort en 1991, alors que la première guerre du Golfe venait de commencer. L’idée ici est bien de faire le contraire de ce que notre impulsion nous invite à faire, sans pour autant choisir le démesure.