Un temps d’arrêt pour mieux apprendre…

Je vous demande de vous arrêter !
Edouard Balladur

En cette période de rentrée, je n’ai pu résister à la tentation de partager cette vidéo de Bob Newhart qui nous propose une approche pour le moins radicale de l’accompagnement.

Bien que ne partageant par la radicalité d’une telle méthode, je la rejoins au delà de l’humour dans la question fondamentale qu’elle ouvre : Qu’ai-je besoin d’arrêter, ici et maintenant, pour me mettre réellement en mouvement ?

Il suffit d’observer, dans le seul espace d’une minute, l’ensemble des gestes d’auto-contact (gestes fermés, dirigés vers soi : Se gratter le nez, se caresser la joue, se frotter les doigts…) qu’un interlocuteur pris au hasard à la terrasse d’un café ou dans le métro pour confirmer une redoutable vérité : Nous ne nous arrêtons jamais. C’est d’autant plus vrai quand nous n’allons nulle part…

Que se passerait-il si nous pouvions nous arrêter, enfin, l’espace d’un instant ? Nous arrêter vraiment ? Nous mettre en suspens sans pour autant nous faire absence ?

Qu’arriverait-il à cet homme qui me fait face et qui me détaille en haut débit l’ensemble des « challenges » qui ont ponctué sa semaine, avec une volonté de me confirmer la pleine légitimité de son stress.

« Stop it ! » me souffle une voix intérieure, gagnée sans doute par cette même légitimité. Je me la laisse traduire dans des mots plus mesurés :

« Pourriez-vous me raconter votre semaine en n’utilisant cette fois-ci que des mots décrivant vos émotions ?
– Et bien, lundi j’ai commencé à 9h avec un comité de pilotage qui…
– Hop, je vous arrête tout de suite. Quelle émotion ? »

Il me lance un regard sec dans lequel je pourrais lire un reproche. « Vous n’allez pas me demander ça ! C’est mon histoire qui devrait vous intéresser ». Une chance que j’ai cessé de « lire » dans les pensées.

La tension fait place au silence. Le regard tourné vers lui à présent, il se prend au jeu.

« Lassitude. Colère… Tristesse… Envie. Urgence. Rire. Respiration… Fierté. Pression. Tension. Vide. Fatigue… »

Une énergie différente s’est installée. Plus dense, plus centrée. La pièce, qui semblait presque embrumée l’instant d’avant s’est comme rétrécie. Un rythme de métronome scande l’expression de chaque mot dans les variations des muscles de son visages et les mouvement de ses yeux dans l’alternance d’un haut et bas.

Un dernier mot et il relève la tête. Il s’est redressé dans son fauteuil et me regarde à présent avec une expression douce et amusée. Quelque chose en lui s’est arrêté. Pour faire la place à une autre énergie.

Le paradoxe – Nous n’en sommes pas à un près – c’est que c’est dans l’arrêt que se constitue le mouvement. L’arrêt, pour cette homme, d’un fil narratif pour laisser de la place aux émotions – du latin ex-motio, « se mouvoir en dehors ».

Les développements récents des neurosciences ont ouvert dans ce sens de nouvelles perspectives : Le processus d’apprentissage ne relève pas d’une logique linéaire comme on l’a longtemps imaginé. Au contraire, il se montre plus sinueux, dans les plis et replis des différentes fonctions cognitives qui se battent pour leur part de conscience. Apprendre, c’est savoir s’arrêter. C’est mettre en sommeil des fonctions dominantes pour que d’autres s’expriment.

Marquer un temps d’arrêt, dans l’espace génératif de l’accompagnement, c’est préparer le passage de l’agitation au mouvement.